Bill Frisell - Music IS

par chibougue

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chibougue
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Inscription : 24 mai 2017, 11:45

21 août 2018, 15:41

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Dans une zone désertique, quelque part en Amérique, un homme marche. Il fait nuit mais aucune étoile n'éclaire ses pas. Ceux qui connaissent cet homme savent qu'il est un nomade, qu'il habite plusieurs contrées à la fois: le jazz, le folk, le blues, le country, l'avant-garde... Bien qu'il aime les rencontres et qu'il voyage souvent avec d'autres, cette fois-ci, il est un marcheur solitaire. Il avance dans le désert jusqu'à ce qu'il ait trouvé le bon endroit. Il lève alors la tête vers le ciel qui le surplombe et contemple l'étendue noire qui se perd dans l'infini.

Il prononce alors ces mots: "Music IS". La phrase agit comme un "Fiat lux", comme un "Sésame ouvre toi". Un point lumineux fait son apparition dans les ténèbres. L'homme prend alors la position du guitariste. Il n'a aucun instrument dans les mains, mais il joue de sa six cordes imaginaire comme s'il s'agissait d'une vraie. À mesure qu'il gratte ou qu'il pince ses cordes invisibles, des sons cristallins se font entendre dans la nuit d'ébène. À chaque note que l'homme émet correspond une étincelle qui se met à éclairer le désert. Ces étoiles se mettent en mouvement. Elles dansent au son de la musique que joue notre grand voyageur.

Et c'est un beau spectacle de les voir. Point par point, des constellations se forment puis s'éteignent tout en douceur. Point de feux d'artifice dans le ciel de ce désert. Même s'il est indéniablement un virtuose qui pourrait embraser le firmament au grand complet, notre homme ne privilégie jamais l'esbroufe. C'est un dompteur patient, un amateur de poésie minimaliste. La beauté des mélodies toutes simples qu'il émet enchante les petits lézards qui se cachent à l'abri des pierres.

L'atmosphère se remplit d'une électricité réconfortante. Celle du son que tire l'homme de sa guitare et de ses rêves. De son côté, il continue de tendre "des chaînes d'or d'étoile à étoile" comme le disait Arthur. Parfois, il envoie des boucles de sons qui se répètent dans la nuit. Les étoiles se mettent alors à tournoyer sur elles-mêmes en adoptant un rythme plus régulier. Parfois, elles filent comme des météores. Ça arrive quand le maître d'oeuvre lance des sonorités électroniques plus incongrues. Il arrive même que, brièvement, il fasse le ciel noir se strier d'éclairs quand il tapote le sable du bout de son pied et convoque ainsi les dieux de la distorsion.

Bien que notre homme soit en train d'enchanter la voûte étoilée, il n'oublie pas que sa musique prend racine dans la terre qu'il foule. Les yeux vers les étoiles, mais les pieds fermement ancrés dans le sol. Les airs qu'il joue convoquent les esprits de ceux qui sont passé par là avant lui. Le temps d'un très touchant morceau joué de façon acoustique, il rend hommage à ceux qu'il appelle "les pionniers". Il dédie une autre pièce - une des plus belles de son récital stellaire - à un autre grand charmeur d'étoiles, le contrebassiste Ron Carter.

Après avoir fait danser les étoiles pendant près d'une heure, le musicien dépose son instrument invisible dans un boîtier tout aussi imperceptible. Les ténèbres reprennent leur empire au-dessus des dunes au coeur desquelles il s'exécutait. Il écoute un moment l'écho de la dernière note qu'il a joué et s'en retourne ailleurs. Il a fait le plein de splendeur et il est maintenant prêt à reprendre ses pérégrinations, d'aller partager cette beauté avec ses semblables.