Susana Santos Silva - All the Rivers

par chibougue

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chibougue
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Inscription : 24 mai 2017, 11:45

09 août 2018, 12:17

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"The Matriarch and the Wrong Kind of Fowers" du guitariste norvégien Stian Westerhus est un de mes albums favoris des dix dernières années. Westerhus y démontrait qu'il était non seulement un virtuose des techniques étendues (larsen, pédales d'effets, archet...) mais qu'il maîtrisait également de façon impressionnante la relation entre sa musique et l'espace dans laquelle elle est jouée. Il avait enregistré le disque dans le mausolée Emanuel Vigeland à Oslo et utilisait les vingt secondes de réverbération naturelle de ce tombeau avec brio.

Cette façon de créer de la musique en tenant compte des caractéristiques de l'endroit où elle est conçue me plaît. On retrouve une approche similaire sur "All the Rivers", nouvel album de la trompettiste portugaise Susana Santos Silva. Elle a enregistré cette oeuvre en février 2017 au Panthéon National de Lisbonne. Il s'agit d'une église dont la construction a débuté en 1681 et à qui on a donné sa présente vocation de tombeau en 1916. Les travaux n'ont été complétés qu'en 1966 et il accueille maintenant les personnages importants du pays comme la chanteuse de fado Amália Rodrigues et le footballeur Eusébio da Silva Ferreira.

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Mais qui est cette Susana Santos Silva? C'est une des musiciennes les plus originales de la bouillonnante scène jazz portugaise (bouillonnement qui a été alimenté par le label lisboète Clean Feed qui nous fait découvrir cette scène - et le nouveau jazz d'un peu partout - depuis quelques années). J'ai fait sa connaissance au sein de la formation Lama, puis j'ai apprécié son travail en tant que leader ainsi que ses collaborations avec le big band d'Adam Lane et la plus récente incarnation du fabuleux Fire! Orchestra dirigé par Mats Gustafsson.

Tout comme le tombeau dans lequel Westerhus a créé son disque, le Panthéon National de Lisbonne a un bon vingt secondes de réverbération. Par contre, alors que le guitariste norvégien devait se pencher pour jouer de sa guitare, Susana Santos Silva se mesure à un monument gigantesque. Elle est armée de sa trompette ainsi que de quelques clochettes (qu'on entend une dizaine de minutes après les début de l'oeuvre) et d'un tin whistle (qu'on peut entendre brièvement quelques instants avant la fin).

Ainsi munie, elle prend son temps. Elle souffle dans sa trompette, laisse le tombeau lui répondre et réagit avec de nouvelles notes. C'est une conversation de quarante minutes entre un être humain et un univers dont l'immensité le dépasse. Le silence de la mort, dont ce tombeau est le royaume, parle autant que cette jeune femme remplie de courage et de vie. Parfois, elle semble sure d'elle et souffle des notes brèves, bien ancrées dans l'espace sonore. Parfois, on sent qu'elle doute, ce qui ne l'empêche pas d'aller de l'avant. Parfois, elle étire les sons qui, distendus, se remplissent de colère, voire de révolte. Elle joue pour apprivoiser le mystère de vivre.

Susana Santos Silva dédie le disque à ses grands-parents. Sur la pochette, on aperçoit une vieille photographie d'une dame âgée tenant un bébé dans ses bras dans ce qui paraît être une église lors du baptême de l'enfant. On présume que ce bébé, c'est la trompettiste elle-même et qu'elle se trouve dans les bras de sa grand-mère. Voilà une des clefs de cette oeuvre: elle rend hommage à toutes les rivières ("All the Rivers") de vie qui coulent depuis bien avant notre naissance et qui continuent de couler dans nos veines.

À mon humble avis, c'est cette dimension philosophique, voire spirituelle, de la musique qu'on retrouve sur "All the Rivers" qui fait que nous sommes en présence d'un grand disque. D'un point de vue strictement musical, l'oeuvre est très bien ficelée, bien exécutée et, à certains égards, novatrice. Mais le fait qu'elle nous fasse visiter la part la plus mystérieuse de nous-même et de notre existence lui donne encore plus de poids. C'est ce qui fait la différence entre un excellent album et un opus marquant qui, même une fois terminé, ne veut pas nous quitter l'esprit.

Désolé, j'ai été incapable de trouver un seul extrait de ce disque sur le web. Même pas de morceaux où l'on peut apprécier Susana Santos en solo. Pour vous donner une idée, la voici quand même en duo avec la pianiste Kaja Draksler: