Joachim Kühn New Trio - Love & Peace

par chibougue

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chibougue
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Inscription : 24 mai 2017, 11:45

12 juil. 2018, 22:32

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Tout récemment, j'écrivais une page à propos du dernier album du jazzman Fred Hersch. Je me désolais du fait que Hersch, grand pianiste s'il en est un, demeurait relativement inconnu hors de la coterie des musiciens de jazz. Il en va de même pour un autre fabuleux pianiste: l'allemand Joachim Kühn. Plus tôt cette année, l'excellent label ACT publiait "Love & Peace", le dernier opus du "new trio" qu'il forme en compagnie du contrebassiste Chris Jennings et du batteur Eric Schaefer. La sortie de ce disque sera donc, pour moi, un prétexte pour vous parler de cet autre musicien sous-estimé.

Joachim Kühn naît 1944 dans ce qu'on appelait à l'époque la RDA. Jeune pianiste, il se destine tout d'abord à devenir un musicien classique. Son grand frère lui fait alors découvrir le jazz et il tombe sous le charme de John Coltrane et surtout d'Ornette Coleman qui deviendra un héros pour lui. Il se tourne donc vers ce style musical et, quelques années plus tard, passe à l'ouest où une longue carrière l'attend. Sans devenir un pianiste free au sens strict du terme, il évoluera dans des zones jazzistiques plus sauvages que paisibles et tâtera aussi du jazz-rock dans les années soixante-dix. Plus tard, sa bonne fortune l'amènera à jouer avec Archie Shepp et... Ornette Coleman, rien de moins! À ce que je sache, Kühn est un des seuls pianiste à avoir joué avec le grand maître qui n'incluait que très rarement du piano dans sa musique. (Le seul autre nom qui me vient à l'esprit est Paul Bley.)

Le New Trio de Joachim Kühn se nomme ainsi parce qu'il succède à quelques autres formations à trois qu'il a dirigé dont le plus marquant est celui qu'il formait avec le contrebassiste Jean-François Jenny-Clark et le batteur Daniel Humair dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. En ce qui concerne la musique qu'il crée avec son "nouveau trio", elle est plus apaisée que jamais. On est loin du feu et de l'expérimentation formelle qui caractérisait ses années de jeunesse. "Love & Peace" est un disque qui porte fort bien son titre. Il respire le calme, la sérénité.



La galette m'a tout de même demandé quelques écoutes afin d'être appréciée à sa juste valeur. La frontière entre "doux" et "doucereux" est parfois ténue et on s'approche de temps à autres d'un jazz mainstream qui est moins ma tasse de thé. Il en va ainsi de la pièce-titre qui ne m'a toujours pas convaincu. Par ailleurs, certains morceaux sont juste moins probants comme la reprise du "Crystal Ship" des Doors ou "Mustang" qui, après une introduction fort prometteuse, tombe un peu à plat. Pourtant, même pendant ces moments plus faibles, il y a un petit quelque chose qui garde mon intérêt bien éveillé: la touche magique de Kühn. Le doigté souple et moelleux du pianiste fait des merveilles à tous coups.

Car c'est définitivement le vétéran qui brille avec le plus d'intensité sur "Love & Peace". Ses deux jeunes acolytes de la section rythmique se font plus discrets, même si Schaefer a droit à de très bons solos sur "Phrasen" et "Casbah Radio". Cette dernière pièce est, soit dit en passant, signée par le contrebassiste canadien (Jennings est originaire de Calgary). Le batteur a, lui aussi, une composition au programme. C'est d'ailleurs à partir de ces deux morceaux que l'album atteint, pour moi, ses plus hauts sommets. Le trio y prend de la vitesse et secoue un peu l'ambiance si calme qui régnait depuis le début.

La mystérieuse "New Pharoah" avance au rythme d'une marche. À pas feutrés, on progresse sous des cieux nuageux, remplis de tension électrique. "Night Plans" est une autre perle noire. Kühn y revisite une composition d'Ornette Coleman qu'il avait déjà interprétée en duo avec l'illustre saxophoniste sur l'album "Colors" paru en 1996. Le pianiste se montre particulièrement à l'aise dans l'univers de Coleman. Il y guide son trio avec beaucoup de subtilité. Parlant subtilité, je m'en voudrais de ne pas signaler une autre reprise: une version bellement classieuse du "Vieux Château" du compositeur Modeste Moussorgski qui se trouve en début de programme.

"Love & Peace" est une oeuvre qui, malgré son parti pris parfois un peu trop sage, a su me plaire. La beauté tranquille qui en émane fait franchement du bien. Un oasis dont nous avons besoin dans nos existences au rythme de plus en plus fou.

Le New Trio en concert: