Father John Misty - God's Favorite Customer

par chibougue

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04 juin 2018, 23:37

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La dernière fois qu'on avait entendu parler de Father John Misty, il était sur le sommet d'une montagne en train de jouer au prophète de malheur. Il haranguait l'humanité en lui disant: "Regarde ce que tu es devenue. Tu es en train de détruire la planète sur laquelle tu vis et tu te tues à petit feu en t'abrutissant avec les divertissements les plus futiles." Heureusement pour nous (et pour lui), il ne pouvait demeurer sur sa montagne pour toujours et le revoilà qui remet le pied sur le plancher des vaches.

Par contre - il y a un hic - alors qu'il était en train de redescendre, il s'est tourné et s'est rendu compte qu'Emma, sa flamme éternelle ("I Love You Honey Bear", le second album de Misty, nous faisait le récit de leur renconte.) n'était plus à ses côtés. À force de se faire dire par la critique qu'il était bon et par les groupies qu'il était beau, Josh Tillman a fini par devenir aussi égocentrique que son alter-ego et a failli perdre la femme qu'il aimait. Faut dire que sa manie d'accumuler les conquêtes n'a pas du aider... Il est donc allé se réfugier pendant deux mois dans une chambre d'hôtel à New-York.



Il y est allé se mesurer à sa peine, à lui-même et à ses muses puisqu'il y a écrit les dix chansons qui composent "God's Favorite Customer", son plus récent disque. Un album moins ambitieux que le précédent: au lieu de faire le procès de l'humanité entière, cette fois-ci c'est à lui-même qu'il s'en prend. Le contrat n'est pas moins colossal! Nous avons donc droit à un projet plus intime, mais tout aussi riche: de l'émotion à disséquer en profondeur, il y en a pas à peu près!

Tillman n'a rien perdu de sa verve et est un parolier toujours aussi brillant. Sur "Mr. Tillman", il adopte le point de vue du réceptionniste de l'hôtel qui voit l'état de son client se dégrader de jour en jour. Sur la sublime "Please don't Die", il se met à la place d'Emma qui se fait du mauvais sang pour son conjoint dont elle a peu de nouvelles. Avec raison car celui-ci avoue, sur "The Palace", qu'il ne veut plus quitter son refuge pour affronter la réalité. Il demeure tout de même assez lucide pour s'auto-critiquer sur "The Songwriter" dans laquelle il inverse son rôle avec celui de sa douce:

"What would it sound like if you were the songwriter
And you did your living around me?
Would you undress me repeatedly in public
To show how very noble and naked you can be?"

Un des textes les plus forts de l'ensemble est toutefois celui de "Disappointing Diamonds Are the Rarest of Them all". Il y réussit, alors qu'on écrit des chansons d'amour depuis des décennies, à nous déstabiliser en pondant des métaphores amoureuses pour le moins inattendues:

"Like a pervert on a crowded bus
A glare of love bears down on us
Like a carcass left out in the heat
This love is bursting out of me."

Ou bien:

"Like an oil tanker tipped at sea
This love's contaminated me
Like a constant twitching in my eye
This love of ours will never die."

Leonard Cohen, un des modèles de Tillman, est mort, mais la poésie, elle, continue d'exister et le chantre barbu a repris le flambeau avec panache!

Du point de vue musical, pas de grandes réformes au programme. On va continuer à comparer la musique de Father John Misty avec le rock soft des seventies, plus particulièrement (encore une fois) avec le Elton John des grands jours. Ce son, Misty le doit surtout à Jonathan Wilson qui a assuré la réalisation des ses trois premiers albums. Cette fois, Wilson est moins présent et on a confié les manettes à Jonathan Rado (membre de Foxygen).

Le résultat est légèrement différent de ce qu'on a entendu de la part de Misty jusqu'à maintenant. Le spectre musical est moins chargé et les arrangements, toujours aussi sublimes, se font plus discrets. Ce régime minceur laisse toute la place à la voix du mec qui est, à mon humble avis, un des meilleurs chanteurs qu'on ait en ce moment. Son chant maîtrisé et bien senti brille particulièrement sur les ballades piano-voix que sont "The Palace" et "The Songwriter".

Bien honnêtement, je n'attendais pas grand chose de ce nouvel opus de Father John Misty. Je me disais qu'après un album aussi monumental que "Pure Comedy", il verrait sans doute moins grand et nous offrirait un bon petit disque mais sans plus. Je me trompais. "God's Favorite Costumer" est moins grandiose que son prédécesseur, mais il est tout aussi renversant. Il n'a pas peur de gratter le bobo là ou ça fait mal, mais paradoxalement, les ambiances musicales soyeuses qu'on y rencontre ainsi que le chant cathartique et chaleureux de Josh Tillman font du bien, réconfortent.



Un constat s'impose: ce gars-là est un des auteurs-compositeurs majeurs de notre époque. On ne le célébrera probablement jamais autant que Leonard Cohen, Bob Dylan ou Neil Young, mais j'ose affirmer que Father John Misty est un artiste de la même trempe. Malheureusement, les temps sont durs pour les troubadours. On ne reconnaît guère leur importance de nos jours. Alors qu'on accorde le statut de légende à Cohen ou Dylan, on s'attarde à peine à leurs descendants.

Les mélomanes reconnaissent tous l'importance d'un Nick Cave mais le commun des mortels ignore son existence. Et que dire des bardes plus jeunes tels que Will Oldham, Mark Kozelek ou Josh Tillman? L'auteur-compositeur-interprète de grand talent se rencontre encore de nos jours, mais le destinataire capable d'apprécier son génie est une espèce en voie de disparition. C'est triste... Comme ce magnifique nouvel album de Father John Misty!


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05 juin 2018, 06:22

Content de voir qu'il y a des gens qui abondent dans le même sens que moi. Je cite Luke Winstanley du magazine Clash Music dans sa critique du disque:

"... a songwriter that surely now deserves to be recognised as one of, if not the greatest, of this decade."

Oui, qu'il se cache derrière son double ironique ou non (c'est vraiment moins le cas cette fois-ci), Josh Tillman est un "songwriter" incontournable.

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jon8
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05 juin 2018, 11:16

On ne reconnaît guère leur importance de nos jours. Alors qu'on accorde le statut de légende à Cohen ou Dylan, on s'attarde à peine à leurs descendants.
Peut-être qu'il faut juste laisser le temps faire son oeuvre ? Un peu de recul et c'est tout ce que ça prend parfois..

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05 juin 2018, 12:39

C'est aussi une question de contexte. Dans les années soixante et soixante-dix, la radio était plus ouverte qu'elle ne l'est maintenant et on pouvait y entendre des gars comme Dylan ou Cohen qui avaient déjà une réputation des plus solides.

Maintenant, c'est autre chose. Comment est-ce que les gens pourraient apprécier les chansons d'un Father John Misty alors qu'ils n'ont même pas la chance de les entendre? Tout est si formaté de nos jours...

À la limite, Kendrick Lamar (je sais, encore lui...) est un cas à part. C'est une vedette que les ados qui aiment le rap respectent, mais en même temps, les gens qui s'intéressent encore aux textes des chansons peuvent apprécier ce qu'il a à dire.

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chibougue
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05 juin 2018, 19:27

Quand j'avais douze ans, je vénérais Duran Duran. Pour moi, c'était le meilleur groupe du monde entier. Ensuite, ça a été Depeche Mode, puis U2, puis Radiohead. Après, j'ai cessé de mettre des artistes ou des groupes sur un piédestal. Le plus grand band sur Terre, je ne crois pas que ça puisse exister.

Aujourd'hui, après quatre albums qui m'ont tous épaté, Father John Misty est un artiste pour qui j'ai beaucoup d'estime. Danger: ne pas en faire un héros!

(Surtout qu'il ne s'agit pas d'un héros très recommandable!)