Fred Hersch Trio - Live in Europe

par chibougue

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20 juin 2018, 21:38

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Fred Hersh est, à mon très humble avis, un des pianistes les plus cruellement sous-estimés de l'histoire du jazz. Sa virtuosité non ostentatoire et sa grande sensibilité font qu'il a sa place parmi les plus grands. Comment expliquer, alors, le fait qu'il passe trop souvent sous le radar de certains mélomanes et ce, depuis une bonne trentaine d'années? J'ai l'impression que c'est parce qu'on peut le considérer trop tiède. Car oui, c'est un artiste qui évite les extrêmes: il ne joue ni trop vite (comme tant de m'as-tu-vu), ni trop lentement (ce n'est pas un apôtre de l'apesanteur comme un Paul Bley pouvait l'être). Il n'a pas, non plus, un ego aussi démesuré ou une approche aussi théâtrale qu'un certain Keith Jarrett.

De plus, abordé superficiellement, son jazz peut sembler un brin orthodoxe. Pourtant, dès qu'on lui prête l'attention qu'elle mérite, on décèle dans sa musique une constante inventivité. Ça s'entend d'ailleurs très bien sur "We See", une reprise d'un morceau de Thelonious Monk qui ouvre "Live in Europe", le plus récent album de Hersch en trio. À ce que je sache, il n'est pas un seul spectacle du pianiste dans lequel celui-ci ne joue pas une pièce de Monk. Il sait saisir, je crois, mieux que quiconque l'esprit à la fois sensible et ludique du vieux moine barbu. Sur cette nouvelle version de "We See", il accentue l'aspect déconstruit de la musique de Monk en lui conférant une rythmique irrégulière qui lui convient à merveille.



"Live in Europe" est le plus récent d'une longue série de disques que Fred Hersch a enregistré avec son trio dont les autres membres sont John Hébert à la contrebasse et Eric McPherson à la batterie. C'est devenu un cliché de le dire mais la communication entre les trois bonhommes est télépathique. D'après Hersch lui-même, cette nouvelle offrande est la meilleure que le trio aurait produite à ce jour. Je crois qu'on peut lui faire confiance: la musique qu'elle contient coule de source. Le fait qu'elle ait été enregistrée à l'insu du trio y est d'ailleurs peut-être pour quelque chose. En effet, Hersch et ses partenaires ont appris que ce concert en Belgique avait été gravé sur ruban quelques jours après être revenu d'Europe. La pression de savoir que cette musique allait se retrouver sur disque était donc absente.

À travers les différentes pièces qui composent cet album en concert, Hersch rend hommage à différents artistes qui l'ont influencé. En plus de revisiter Thelonious Monk sur "We See", il le fait également avec "Blue Monk" qu'il joue fin seul en rappel. Avec son trio, il nous offre aussi des relectures très inspirées de deux vieux morceaux de Wayne Shorter: "Miyako" et "Blue Nile". L'enlevante "Newklypso" est un clin d'oeil au célèbre "St. Thomas" de Sonny Rollins. L'élégiaque "Bristol Fog", quant à elle, est un hommage au pianiste britannique John Taylor décédé en 2015, alors que la bluesy "The Big Easy" est dédiée à l'auteur et mordu de jazz Tom Piazza.



Le trio nous livre une exécution impeccable. McPherson a droit à quelques bons moments en solo, mais c'est surtout son jeu imaginatif sur les biscornues "Scuttlers" et "Skipping" qui m'a fait craquer. Hébert, quant à lui, nous démontre toute la finesse dont il est capable sur son solo dans "Bristol Fog". Ce contrebassiste me fait beaucoup penser au légendaire Gary Peacock. Soit dit en passant, la comparaison ne s'arrête pas là puisque le Standard Trio de Keith Jarrett (dont Peacock fait partie) m'est venue à l'esprit à quelques reprises alors que j'écoutais le disque. Oui, c'est à ce niveau de qualité que nous avons droit!

Quant à Hersch lui-même, il est probablement au sommet de sa forme, de sa sensibilité aiguisée et de son intelligence créatrice. Ce n'est pas rien quand on sait qu'il revient de loin: il est séropositif et sa maladie l'a plongé dans un coma qui a duré un peu plus de deux mois en 2008. Suite à cette épreuve, il a dû réapprendre à jouer et ce n'est que tout récemment qu'il a recommencé à être satisfait du niveau de ses performances. Surtout avec ce "Live in Europe" dont il se dit particulièrement fier. Et il a bien raison car ce disque est un pur ravissement.


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21 juin 2018, 17:29

Comment expliquer, alors, le fait qu'il passe trop souvent sous le radar de certains mélomanes et ce, depuis une bonne trentaine d'années? J'ai l'impression que c'est parce qu'on peut le considérer trop tiède. Car oui, c'est un artiste qui évite les extrêmes: il ne joue ni trop vite (comme tant de m'as-tu-vu), ni trop lentement (ce n'est pas un apôtre de l'apesanteur comme un Paul Bley pouvait l'être). Il n'a pas, non plus, un ego aussi démesuré ou une approche aussi théâtrale qu'un certain Keith Jarrett.
intérressant!

Tiède je ne sais pas, peut-être juste avec beaucoup de contenance ?

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chibougue
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21 juin 2018, 17:48

"Contenance" est, je crois, un terme adéquat.

Hersch n'est pas tiède pour deux cennes! C'est juste la perception que certains me semblent avoir de sa musique...

De plus, je dis dans le même paragraphe que le type n'a pas un ego aussi gros que celui de sire Jarrett, mais ce n'est pas tout à fait vrai. Hersch est un type très exigeant qui ne semble pas toujours facile à vivre... À Montréal, l'Upstairs a changé de piano à cause de lui.

C'est quand même un personnage fascinant. Un des seuls musiciens jazz à être ouvertement gai, d'ailleurs.

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21 juin 2018, 18:01

Le fait que ce musicien soit si respecté dans le milieu jazz (Jason Moran et Brad Mehldau vénèrent Hersch) et si méconnu dès qu'on en sort demeure quand même un mystère...

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Zephyr
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21 juin 2018, 21:52

Y a des musiciens comme ça on dirait qu'ils font de la musique pour les autres musiciens, qui usent de subtilités que les seules oreilles initiées vont saisir... Perso, je connais pas Hersch. Un autre sur la pile !

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chibougue
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22 juin 2018, 00:18

Zephyr a écrit :
21 juin 2018, 21:52
Y a des musiciens comme ça on dirait qu'ils font de la musique pour les autres musiciens, qui usent de subtilités que les seules oreilles initiées vont saisir...
Ces mots résument très bien la situation de Hersch, en tout cas!

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chibougue
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23 juin 2018, 18:57

Le contrebassiste John Hébert dirige lui aussi un trio dont d'adore le travail. Avec Gerald Cleaver à la batterie et Benoît Delbecq au piano. Rien à voir avec le trio de Fred Hersch mais très intéressant: