David Byrne - American Utopia

par chibougue

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chibougue
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Inscription : 24 mai 2017, 11:45

24 avr. 2018, 22:57

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David Byrne le dit d'entrée de jeu dans le texte qui accompagne la version physique de son plus récent disque: le titre de l'album n'est en aucune façon ironique. L'Amérique (et plus spécifiquement les États-Unis) est une utopie. Elle a, au cours des années, fait rêver tant de gens qui y voyaient une terre où chacun a sa chance d'avoir sa place au soleil. On oublie les inégalités de la vieille Europe et on repart en neuf! Ce n'est, bien entendu, que voir une partie de la réalité.

L'Amérique s'est bâtie sur le dos de l'esclavage des Noirs dont les descendants luttent toujours pour une vie plus décente. Elle s'est construite sur les bases d'un génocide dont les Premières Nations ont été victimes. La richesse des plus fortunés de ses habitants dépend toujours de l'exploitation des moins nantis. Une utopie? Vraiment? Le prix à payer pour se la permettre est faramineux et cela saute encore plus aux yeux depuis l'élection d'un milliardaire mythomane issu de l'univers factice de la télé-réalité comme président de la Nation.



Dans ses nouveaux textes, Byrne adopte la position qu'il a toujours prise: celle de l'outsider (il est d'ailleurs né en Grande-Bretagne) qui prend ses distances avec le monde qui l'entoure afin de mieux nous en parler. Il ne le fait pas avec la grâce d'un Leonard Cohen ou d'un Bob Dylan (Byrne n'a jamais été un grand poète), mais ce qu'il nous raconte a tout de même le mérite d'être pertinent et son point de vue est toujours original. Un de ses titres est narré selon la perspective d'un chien, un autre, à travers le regard d'une balle de fusil... Nous sommes bel et bien en Amérique!

La première pièce au programme est une excellente entrée en matière. Elle commence de façon quasi-bucolique: les notes d'un piano créent une belle ambiance calme digne du jardin d'Éden avant la malheureuse histoire de la pomme. Byrne se joint à la partie et entonne le premier couplet avant que l'atmosphère ne change du tout au tout: un synthé sorti des années quatre-vingt martèle un rythme industriel tandis que Byrne se met à chanter le refrain comme un robot. On croyait visiter une contrée paisible mais l'homme moderne a tout bousillé. Bienvenue en Utopie!



Afin de nous faire faire un tour d'horizon de ce pays riches en contrastes, l'ex-figure de proue des Talking Heads s'est entourée d'une longue liste de collaborateurs. Ça donne un album très touffu aux influences multiples: pop, funk, musiques africaines et orientales, électro... Est-ce trop? Ça dépend. Sur la plupart des pièces, cette abondance de saveurs sonores fait mouche. Par contre, les quelques compositions un peu plus faibles de l'ensemble (je pense à "Every Day Is a Miracle" par exemple) semblent se perdre sous les ajouts apportés par tel ou tel musicien.

Parce que oui, elle est un brin inégale, cette galette. J'avoue avoir fait mes premières écoutes de "American Utopia" un peu distraitement en travaillant. J'étais renversé et c'est parce que je retenais surtout les morceaux les plus solides du disque: principalement "This Is That", "Doing the Right Thing" et "Everybody's Coming to my House". Sur ces fort belles réussites, la composante électro domine. On y sent bien la présence de Brian Eno (un vieux comparse de Byrne depuis son travail de producteur sur "Remain in Light" des têtes parlantes en 1980) et Daniel Lopatin (alias Oneohtrix Point Never). Alors que la majorité des chansons de l'album est basée sur des compositions originales de Eno sur lesquelles d'autres musiciens ont greffé des sonorités additionnelles, deux autres pièces ont été créées en collaboration avec Lopatin.



Un brin inégale, mais parfaite comme ça. Écoute après écoute, je me suis pris de sympathie pour cette aventure en Utopie. David Byrne nous y prouve qu'à soixante-cinq ans, il est un artiste qui refuse de prendre les choses pour acquis et de faire du surplace. Il ne se contente pas de remettre l'Amérique en question, il fait la même chose avec lui-même. C'est ce que j'appelle bien vieillir.

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jon8
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25 avr. 2018, 14:42

Beau texte.

J'aimerais bien partager ton intérêt pour cet artiste mais ça bloque dès la voix. Musicalement c'est pas non plus ma tasse de thé mais ça, c'est négociable. La voix, par contre....

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chibougue
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25 avr. 2018, 15:58

Merci, jon8.

Ouais, je vois ce que tu veux dire. Byrne n'a pas le timbre de voix le plus agréable qui soit. Je crois que tu n'es pas le seul à avoir un problème avec ça. Par contre, moi, elle me plaît, cette voix plutôt limite, et ça depuis les Talking Heads. J'adore quand Byrne en met un peu plus et que cette voix vacille. Elle exprime alors toute la folie du type.

Musicalement, je crois que, côté arrangements, c'est un peu trop chargé par rapport à tes goûts. Tu aimerais peut-être les passages plus électro comme "Everybody's Comoing to my House" qui, je ne sais pourquoi, m'a fait pensé à "Idiothèque" de Radiohead.

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jon8
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25 avr. 2018, 16:12

à l'inverse, je peux être captivé par la voix alors que musicalement c'est plutôt tiède. Meilleur exemple: David Bowie. Même ses pièces ''les plus faibles'' sont charmantes à mes oreilles, à cause de sa voix que j'adore.

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Luc
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26 avr. 2018, 15:46

Bravo Chibougue pour ta critique nuancée. Je précise préalablement que je suis un fan grave des Talking Heads, que j’ai eu la chance de voir une fois dans ma vie avant leur dissolution, et conséquemment de Byrne. Peut-être bien que je radote en précisant ça, je vous prie de ne pas m’en tenir rigueur. Les albums post-TH de Byrne m’ont généralement laissé sur mon appétit (y compris son p’tit dernier), sauf l’éponyme de 1994 que je réécoute encore à l’occasion; la pièce « Strange Rituals » demeure pas mal ce que Byrne a fait de plus fort en mode solo, à mes oreilles : observations anthropologiques affutées (« Saw a young Indonesian girl – Possessed by the spirit of Mutant Ninja Turtles » ou bedon « (…) saw a man on a barstool – Who hadn't moved in 32 hours »), musique sombre rodée au seizième de tour, basse archi-funky qui rebondit partout comme Tigrou.

Je ne crois avoir encore, dans mes boîtes, l’exemplaire de la revue Time (j’étais abonné) où ce grand flagada de surdoué de Byrne se déployait en page couverture. Je me souviens du titre qui accompagnait la photo, par contre : « Rock’s Renaissance Man ». C’était en 1986. Pour une tronche de la musique comme moi, David Byrne est une légende vivante. Un gars brillant de chez brillant, un avant-gardiste pas casse-couilles, un explorateur humble et un musicien à la curiosité insatiable, doublé d’un citoyen lucide et réaliste. J’ai écouté une longue entrevue avec lui, début mars. Le bonhomme est toujours aussi allumé. J’ai mes billets pour le show de septembre. La dernière fois que je l’ai vu, c’était à la Place des arts il y a une quinzaine d’années, genre. Un certain Alain Brunet était assis direct devant nous. En attendant, je vais me retaper le corpus, en insistant légèrement sur American Utopia, dont je n’ai sans nul doute pas détecté toutes les subtilités.

Pour ce qui est de la voix, jon8, à mon avis il faut s’imprégner de l’œuvre pour que celle-ci transcende l’agacement. Ce serait triste d’escamoter Vigneault, Ferland, Dylan, Neil Young, Richard Desjardins ou autres monumentaux parce que leur voix nous agace.

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chibougue
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26 avr. 2018, 16:36

Merci pour ton commentaire, Luc.

Les Talking Heads? Live?! Je suis jaloux! De plus, on dirait bien que la tournée solo en cours est très intéressante également. À en juger par les extraits que j'ai vus et les articles que j'ai lus, la mise en scène semble pas mal cool.

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jon8
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30 avr. 2018, 14:54

Luc a écrit :
26 avr. 2018, 15:46
Ce serait triste d’escamoter Vigneault, Ferland, Dylan, Neil Young, Richard Desjardins ou autres monumentaux parce que leur voix nous agace.
Justement, tous des noms qui laissent mes oreilles plutôt indifférentes. Déjà que je favorise nettement la voix féminine...